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Hypn/Orient

Le passé est souvent porteur de plus d’innovations que la recherche





Voici plusieurs fois maintenant que je visite l’Afrique du Nord pour partager sur l’hypnose, une passion et un métier qui ne cesse de m’interroger. Si en Europe il existe une tradition liée aux états modifiés de conscience bien avant que l’hypnose ne trouve son nom et, si l’Amérique a amplifié les mouvements européens, je ne trouvais au Maroc, notamment, que des histoires fabuleuses impliquant des Djinns et autres personnages de légende, ou encore l’usage des mantras et des prières en boucles.


A force de me documenter et de questionner, une évidence historique s’est imposée. En fait, pour le passé lointain, inutile de rechercher de grandes spécificités arabes, entre autres. Là, comme ailleurs, comme en Inde, en Asie et même dans bien des pays d’Europe; ce qu’il est historiquement possible de préciser c’est la similarité des manifestations entre bouddhistes, chrétiens et musulmans naissants. Aux alentours du VIIème siècle, il est partout question de lévitation, de production de phénomènes lumineux, de télékinésie, d’ubiquité et, bien entendu, d’adeptes capables d’imposer à leur corps des contraintes incroyables, ne citons que le stylitisme (2) pratiqué par les premiers ascètes chrétiens sous l’influence de St Siméon, durant leur période orientale, juste avant l’islamisme.


Le contrôle du corps et de l’esprit existe depuis toujours et a pris diverses dénominations sans doute pour renforcer une forme de territorialité.


En résumé, il semble bien qu’au domaine de la maîtrise de soi, il n’existe aucune frontière culturelle ou géographique. L’enjeu commun et dominant reste un choix entre le déni du corps, son rejet, sa transformation versus la capacité à transcender ce corps pour exister sur un autre plan.


Tous les saints hommes et femmes ou les ascètes convaincus produisent des manifestations similaires tout au long de leur quête, mais ce ne sont que des « symboles d’étapes » vers « autre chose ». Si au Vème siècle la région de l’Iran semble avoir été un grand point de rassemblement de tous les ascètes du monde, toutes cultures confondues, cela ne sert qu’à saisir l’extrême similitude des voies explorées. Et cela se poursuit de manière plus « locale » par la suite, par exemple au XIIème siècle de l’ère chrétienne le saint musulman Qutbud-din-Haydar s’élevait régulièrement le long de très hauts arbres ou jusqu’au sommet des toits, il aurait été insensible au feu, tout en ayant une résistance exceptionnelle au froid. De son côté au XVIIe siècle l’italien Joseph de Copertino lévitait des centaines de fois dans les airs devant témoins. On trouve également le fils du très glorieux Chäh Chedja Kermäni, qui, au IXème siècle portait depuis la naissance le mot Allah écrit en vert sur sa poitrine, marque qui le prédestine à une vie d’ascète. Ibn Ishak, premier biographe du Prophète évoque les marques de prédestinations que portait également le jeune Mahomet. Dans le soufisme figurent presque autant de femmes que d’hommes. Par exemple au VIIIème siècle la sainte soufi Rabi’a Abavivech utilisait un tapis volant à Tunis lors d’une rencontre avec Khadir, un autre érudit. Elle avait aussi la réputation de créer à peu près n’importe quoi à partir du vide, de la même manière que Jésus multipliait les pains ou les poissons.


Dans les périodes plus récentes les exemples concernent encore le plus souvent les adeptes du soufisme, sans doute parce que les mieux documentés. Si l’on s’en écarte, on ne trouve pratiquement rien qui évoque vraiment des enseignements ou des pratiques pouvant s’apparenter au magnétisme ou a ce qui sera l’hypnose. Cette dernière s’installe au Maroc, en Tunisie et ailleurs en Afrique du Nord vers 1837, à peu près au même moment qu’en France et ailleurs dans le monde. C’est en fait le contenu des suggestions, le style des métaphores ou des allégories qui marqueront leur spécificité culturelle.


"…plusieurs jeunes marocains redécouvrent le soufisme sous son aspect le plus populaire, celui de la danse qui mène à la transe. Observée sous l’œil de la modification d’état de conscience. Il s’agit « techniquement » de l’usage d’un mantra couplé à un mouvement de rotation continue, processus que l’on retrouve aussi en Italie avec les tarentelles; les deux exercices se cumulant pour amener à un état extatique..."

Aujourd’hui, en dehors du spectacle d’hypnose, et des Mehdi El Khattabi, ou Hassaminou, plusieurs jeunes marocains redécouvrent le soufisme sous son aspect le plus populaire, celui de la danse qui mène à la transe. Observée sous l’œil de la modification d’état de conscience. Il s’agit « techniquement » de l’usage d’un mantra couplé à un mouvement de rotation continue, processus que l’on retrouve aussi en Italie avec les tarentelles; les deux exercices se cumulant pour amener à un état extatique dont il est difficile de mesurer ou de tester les effets sur le corps. Il est probable qu’a priori on provoque une dissociation, puisqu’une certaine insensibilité peut s’observer comme chez les balinais lors de la danse du criss par exemple. Aujourd’hui on parlerait plutôt de méditation extrême, ou d’autohypnose.

Dans l’optique d’une comparaison avec l’hypnose il est un point central à noter. Au fil de l’histoire, il semble que chacun travaille sur soi et pour soi et non SUR les autres. Dans la littérature on ne trouve que des interventions ponctuelles pour sauver la vie d’une personne. On va la délivrer d’un lieu et la transporter ailleurs. Mais les cas de guérison, par exemple, sont assez rares. On en citera de nombreux autour de Jésus naturellement, mais il n’est pas le seul dans l’Histoire à posséder les mêmes dons. Peut-être est-ce un trait de la religion catholique, dans laquelle on retrouvera le plus grand nombre de thaumaturges.


Toutefois, toutes et tous, agissent via des actes quasi miraculeux. On ne parle guère de règles à suivre. Mais cela ne signifie nullement qu’elles n’existent pas, simplement qu’elles étaient probablement réservées à des écoles, des monastères, des couvents et autres lieux d’apprentissage fermés. Désormais la réalité de l’Orient est la même qu’ailleurs. Des écoles belges, françaises ou canadiennes s’installent un peu partout et forment des professionnels de l’hypnose à partir des connaissances du XIXème siècle et des points de vue neurologiques connectés au présent.


Alors pour moi la sempiternelle question de notre actualité moderne revient : pourquoi préfère-t-on crier à la découverte pour ce qui n’est en réalité que remémoration ? Pourquoi ne pas profiter des centaines d’observations déjà disponibles sur des états connus et, dans bien des cas, parfaitement maitrisés au plan technique.


Récemment on a assisté à l’engouement pour la méthode Esdail parce qu’elle permet d’obtenir une forme de coma hypnotique provoquant une anesthésie quasi complète et donc facilitant une opération chirurgicale sans douleur. Évincée à l’époque par l’arrivée du chloroforme, on la redécouvre aujourd’hui notamment à travers l’induction d’Elman. Mais cet état Esdail n’est pas « techniquement » de l’hypnose, puisque nous sommes alors en face d’une totale déconnection du patient et que les suggestions ne passent plus, sinon pour le réveil, qu’il s’agit d’ailleurs d’anticiper. En y réfléchissant cela fait plutôt penser au « syndrome de résignation » qui, en Suède, a affecté plus de quatre cent enfants de migrants. Ils se plaçaient volontairement et naturellement dans un état de mort apparente.


Mais peut-être faut-il revenir, là encore, au passé et s’interroger par exemple sur les phénomènes d’immobilisme dans les techniques yogiques dans l’usage du Samadhi et des processus utilisés pour les emmurements volontaires et autres pratiques extrêmes. Pourquoi celles-ci ? Et bien parce qu’on y retrouve des comportements et des impacts similaires à ceux des récentes études sur l’impact polyvagal qui remporte un vif succès actuellement mais qui, au regard du passé, a bien du retard à rattraper.

"En effet, dans ce processus, l’hypnose occupe une place significative car elle permet de reproduire pratiquement tous les phénomènes explorés par les ascètes depuis la nuit des temps ainsi que des extases complètes, en bref un chemin spirituel en accéléré."

Si depuis des siècles on connait les possibilités du cerveau à déclencher des phénomènes extraordinaires, pourquoi ne pas repartir de là, en tenir compte et tenter de saisir ce qui se passe. Revenons par exemple aux expériences de stigmatisations obtenues sous hypnose par le Dr Osty dans les années 1930. En effet, dans ce processus, l’hypnose occupe une place significative car elle permet de reproduire pratiquement tous les phénomènes explorés par les ascètes depuis la nuit des temps ainsi que des extases complètes, en bref un chemin spirituel en accéléré. De plus elle autorise l’expérience sur soi ET sur les autres. De quoi mener des études prodigieuses jusqu’aux limites de ces mondes espérés des mystiques.



NOTES & SOURCES

Dermenghen Émile; Le culte des saints de l’Islam Magrébin, Gallimard, Paris-1954. Réed 1982

Marillac Alain; La lévitation humaine. Quebecor, Montréal, 2005

Tocquet Robert; Hommes phénomènes et personnages d’exception, Laffont, Paris 1979


2- Les stylites (du grec stylos : colonne) étaient des ascètes vivant sur de hautes colonnes et qui passaient là des années entières, dans une immobilité absolue. C'est à Saint Siméon [+459] que revient l'honneur d'avoir eu, le premier, l'idée de s'installer sur une colonne.

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